jeudi 29 janvier 2009

Le dessin

L'enfant revient après une absence de plusieurs semaines. Il s'assied sur la chaise face au bureau et regarde alternativement le pot de feutres et son t-shirt. Le thérapeute fait remarquer qu'on peut y voir le même motif. L'enfant en revient à une inhibition ancienne : a-t-il le droit de dessiner ? Il finit par se décider, et glisse mollement de la chaise, prend quelques animaux, et disparaît sous l'horizon de la table. Du jeu, le thérapeute ne perçoit que les bruitages - et l'odeur de quelques pets qui finissent par l'incommoder. Les animaux sont rangés et l'enfant demande une nouvelle fois:

- Est-ce que je peux faire un dessin ?

- Qui te l'interdit ?

Il prend une feuille, des feutres, et dessine ce qui était certainement sa première idée : un poisson, comme les dessinent souvent les enfants, avec cette forme en huit couché. La queue est beaucoup plus grosse que le corps. Sur le verso, il fait un autre dessin, toujours dans la même thématique maritime : un bateau sur les flots. Il est gréé avec deux mâts, et son pont est étrangement ondulé. Alors qu'il tenait fermement le feutre pour dessiner le poisson, il le tient mollement du bout des doigts pour dessiner le bateau. La bouche est hypotonique, grande ouverte et il ne doit qu'à de grandes aspirations que la salive ne vienne pas mouiller le papier. Des hublots-sabords sortent quatre rames. Le temps est au beau fixe et le bateau navigue dans une douce houle. Il colorie soigneusement le dessin, ce qui lui donne un aspect dense et rigide. A la fin de la séance, il l'emporte, comme il a emporté tous ses dessins

jeudi 18 décembre 2008

Des mots à boire

A des moments particuliers de la séance, l'enfant avait pris l'habitude d'aller boire. Le thérapeute entendait le bruissement de l'eau qui coule, s'inquiétait un peu - aurait il le temps de nettoyer l'eau avant de recevoir l'enfant suivant ? - se demandait ce que l'autre pouvait bien bricoler. Les jours où il était « en forme », il mâchonnait un texte de Laplanche - La chambre des enfants. Etait-ce Laplanche ou Pontalis ? Un jour, changement. L’enfant dit qu'il est un bébé, et qu'il a soif. Le thérapeute lui propose un biberon, et l’enfant accepte. Il se love dans ses bras, plante son regard dans celui du thérapeute, et tête. Le thérapeute est aussi surpris qu'ému. Jamais il n'avait rêvé prendre cet enfant dans ses bras, tant il semblait ingrat. L’enfant est repus et fait signe au thérapeute. Il glisse de ses genoux et reste un long moment étendu par terre. Puis il se hisse sur sa chaise et semble attendre la fin de la séance. A la séance suivante, l’enfant a un livre à la main. "Lis" ordonne t-il. Le thérapeute obéit et lui donne une autre tétée.

jeudi 23 octobre 2008

Pas le moment de dormir

Plusieurs fois, le thérapeute s'était assoupi. Et l'enfant lui avait adressé ce mot "pas le moment de dormir". A chaque fois, le thérapeute en avait éprouvé de la culpabilité. Et puis une fois - était il moins fatigué ou plus culpabilisé que d'habitude ? - il était bien réveillé. Et l'enfant lui a fait passer ce mot : "pas le moment de dormir".

jeudi 2 octobre 2008

A ma façon

Il y a eu ce cri, et le bruit de choc. Mais ce dont il se souvient avec le plus de détails, c'est le silence qui a suivi. Un silence très particulier. Et puis après il y a eu d'autres cris, sa tante qui est venue le chercher, le pli des jupes des femmes, et les pleurs de tous. Il y a eu le pin-pon et des cris encore. On l'avait mis dans la chambre, mais par un bout de fenêtre il a vu ce dos blanc, courbé, et puis cette chose que l'on mettait sur le visage de son frère. Il a vu les brancards et il a entendu les pin-pon. Il savait bien que ça finirait par arriver. Il grimpait partout. Depuis, on a peur pour lui. Il n'a plus le droit de rien faire et sur le mur on ne voit plus son frère grandir. Lui se rapproche de l'âge qu'il avait quand... Et plus ça va, plus on dit qu'il lui ressemble en tout, qu'ils sont pareils, où qu'il fera les études qu'il n'a pas pu faire

- C'était sans doute quelqu'un de très bien. Mais peut être peux-tu faire à ta façon ?

- A ma façon, je ne sais pas comment faire.

jeudi 14 août 2008

Tétée de mots

A des moments particuliers de la séance, l'enfant avait pris l'habitude d'aller boire. Le thérapeute entendait le bruissement de l'eau qui coule, s'inquiétait un peu - aurait il le temps de nettoyer l'eau avant de recevoir l'enfant suivant ? - se demandait ce que l'autre pouvait bien bricoler. Les jours où il était « en forme », il mâchonnait un texte de Laplanche - La chambre des enfants. Etait-ce Laplanche ou Pontalis ? Un jour, changement. L’enfant dit qu'il est un bébé, et qu'il a soif. Le thérapeute lui propose un biberon, et l’enfant accepte. Il se love dans ses bras, plante son regard dans celui du thérapeute, et tête. Le thérapeute est aussi surpris qu'ému. Jamais il n'avait rêvé prendre cet enfant dans ses bras, tant il semblait ingrat. L’enfant est repus et fait signe au thérapeute. Il glisse de ses genoux et reste un long moment étendu par terre. Puis il se hisse sur sa chaise et semble attendre la fin de la séance. A la séance suivante, l’enfant a un livre à la main. "Lis" ordonne t-il. Le thérapeute obéit et lui donne une autre tétée.

jeudi 31 juillet 2008

Y es tu ?

Plusieurs fois, le thérapeute s'était assoupi. Et l'enfant lui avait adressé ce mot "pas le moment de dormir". A chaque fois, le thérapeute en avait éprouvé de la culpabilité. Et puis une fois - était il moins fatigué ou plus culpabilisé que d'habitude ? - il était bien réveillé. Et l'enfant lui a fait passer ce mot : "pas le moment de dormir".

jeudi 10 juillet 2008

Dernier rendez-vous

C'est le dernier rendez vous. Après, la longue interruption des vacances. L'enfant a avalé en quelques enjambées l'espace qui sépare la salle d'attente du bureau. Le psychothérapeute l'a suivi lentement, ayant remarqué que lui emboîter le pas ajoutait à sa précipitation. Lorsqu'il arrive dans le bureau, l'enfant joue déjà. Il a en main un personnage et il lui leste les jambes avec une énorme boule de pâte à modeler. " Un bonhomme de pierre " dit-il. Le bonhomme de pierre fait face à de nombreux animaux, et triomphe de tous assez facilement. Les combats font rage sur l'armoire mais ni la griffe, ni la dent n’entame sa cuirasse. Le psychothérapeute parle à l'enfant en mettant l'accent sur cette armure qui semble protéger lebonhommedepierre de tout. Trop tôt, sans doute. L'enfant cesse immédiatement le jeu et place des animaux par terre. Il fait un enclos dans lequel il enferme péniblement quelques animaux et place une famille convenue. Le jeu sonne faux et le psychothérapeute a l'impression que c'est un mouvement défensif contre une intervention mal venue. Il s'en veut et s'enferme à son tour dans des rêveries. Elles le conduisent à la statue de la Liberté, vue la veille sur un magazine pour enfant, et, de là, à l'embouchure de la Gironde. Lorsque son regard se tourne à nouveau vers l'enfant, le jeu du bonhommedepierre a repris sur la commode. Il lui semble bien plus sincère que le précèdent.

" J'ai l'impression, dit le thérapeute à l'enfant, que tu as un peu peur que je te touche trop alors tu fais le bonhommedepierre ". L'enfant sourit largement et acquiesce. Le thérapeute continue, dans cette parole si particulière à la thérapie. Il parle sans savoir ce qu'il va dire. Ou plutôt : il prépare quelque chose à dire, et lorsqu'il parle, c'est une autre parole qui s'impose. Il aime à se dire que, dans ces moments, il est parlé. Il dit a l'enfant : " Le bonhommedepierre, c'est bien, ça protège. Mais comment fait il pour les émotions ? Pour la joie, la colère ou la tristesse ? " Un silence. " Peut être es-tu un peu bonhommedepierre, et que tu ne veux pas trop être touché par les émotions ? "