jeudi 14 août 2008

Tétée de mots

A des moments particuliers de la séance, l'enfant avait pris l'habitude d'aller boire. Le thérapeute entendait le bruissement de l'eau qui coule, s'inquiétait un peu - aurait il le temps de nettoyer l'eau avant de recevoir l'enfant suivant ? - se demandait ce que l'autre pouvait bien bricoler. Les jours où il était « en forme », il mâchonnait un texte de Laplanche - La chambre des enfants. Etait-ce Laplanche ou Pontalis ? Un jour, changement. L’enfant dit qu'il est un bébé, et qu'il a soif. Le thérapeute lui propose un biberon, et l’enfant accepte. Il se love dans ses bras, plante son regard dans celui du thérapeute, et tête. Le thérapeute est aussi surpris qu'ému. Jamais il n'avait rêvé prendre cet enfant dans ses bras, tant il semblait ingrat. L’enfant est repus et fait signe au thérapeute. Il glisse de ses genoux et reste un long moment étendu par terre. Puis il se hisse sur sa chaise et semble attendre la fin de la séance. A la séance suivante, l’enfant a un livre à la main. "Lis" ordonne t-il. Le thérapeute obéit et lui donne une autre tétée.

jeudi 31 juillet 2008

Y es tu ?

Plusieurs fois, le thérapeute s'était assoupi. Et l'enfant lui avait adressé ce mot "pas le moment de dormir". A chaque fois, le thérapeute en avait éprouvé de la culpabilité. Et puis une fois - était il moins fatigué ou plus culpabilisé que d'habitude ? - il était bien réveillé. Et l'enfant lui a fait passer ce mot : "pas le moment de dormir".

jeudi 10 juillet 2008

Dernier rendez-vous

C'est le dernier rendez vous. Après, la longue interruption des vacances. L'enfant a avalé en quelques enjambées l'espace qui sépare la salle d'attente du bureau. Le psychothérapeute l'a suivi lentement, ayant remarqué que lui emboîter le pas ajoutait à sa précipitation. Lorsqu'il arrive dans le bureau, l'enfant joue déjà. Il a en main un personnage et il lui leste les jambes avec une énorme boule de pâte à modeler. " Un bonhomme de pierre " dit-il. Le bonhomme de pierre fait face à de nombreux animaux, et triomphe de tous assez facilement. Les combats font rage sur l'armoire mais ni la griffe, ni la dent n’entame sa cuirasse. Le psychothérapeute parle à l'enfant en mettant l'accent sur cette armure qui semble protéger lebonhommedepierre de tout. Trop tôt, sans doute. L'enfant cesse immédiatement le jeu et place des animaux par terre. Il fait un enclos dans lequel il enferme péniblement quelques animaux et place une famille convenue. Le jeu sonne faux et le psychothérapeute a l'impression que c'est un mouvement défensif contre une intervention mal venue. Il s'en veut et s'enferme à son tour dans des rêveries. Elles le conduisent à la statue de la Liberté, vue la veille sur un magazine pour enfant, et, de là, à l'embouchure de la Gironde. Lorsque son regard se tourne à nouveau vers l'enfant, le jeu du bonhommedepierre a repris sur la commode. Il lui semble bien plus sincère que le précèdent.

" J'ai l'impression, dit le thérapeute à l'enfant, que tu as un peu peur que je te touche trop alors tu fais le bonhommedepierre ". L'enfant sourit largement et acquiesce. Le thérapeute continue, dans cette parole si particulière à la thérapie. Il parle sans savoir ce qu'il va dire. Ou plutôt : il prépare quelque chose à dire, et lorsqu'il parle, c'est une autre parole qui s'impose. Il aime à se dire que, dans ces moments, il est parlé. Il dit a l'enfant : " Le bonhommedepierre, c'est bien, ça protège. Mais comment fait il pour les émotions ? Pour la joie, la colère ou la tristesse ? " Un silence. " Peut être es-tu un peu bonhommedepierre, et que tu ne veux pas trop être touché par les émotions ? "

mardi 1 juillet 2008

Bruits d'histoire

Il y a eu les bruits de moteurs, assourdissants. Et les adultes qui couraient partout. Heureusement, un a eu l'idée de prendre les enfants et les a conduit à la cave. C'était la première fois qu'il voyait un bombardement. Il était plutôt impressionné par la puissance qui se dégageait de ces avions mais il n'avait pas vraiment peur. Quand ils sont sortis, il a surtout vu les vaches éventrées. Après, il s'y est habitué et il ne se souvient pas d'avoir vraiment eu peur. « C'était dans les années 30 » dit son fils, c'était la guerre en Espagne. Mais lui, quand il le raconte, il a peur.

mardi 24 juin 2008

Le Capitaine Achab

Parfois, le thérapeute s'imaginait en un Capitaine Achab. L'idée lui en était venue quand il s'était surpris à penser que certains patients sondaient comme des baleines. Le problème, jamais réglé, est de savoir s'il s'agit d'une plongée calme - auquel cas il faut la laisser se dérouler - ou d'une plongée angoissée. Certains patients sondent brutalement, et profondément, sans que rien ne le laisse prévoir. D'autres sondent par paliers. On les voit un moment entre deux eaux, puis ils disparaissent dans les profondeurs. Il n'était pas tout à fait dupe de cette rêverie : le capitaine boiteux, poursuivant d'une haine implacable quelque chose, toujours là-bas, toujours plus loin. Il percevait le réseau des significations préconscientes - la sonde, la mer, le harpon. En arrière plan, le bateau, et l'équipage - quel groupe interne avait il embarqué en lui ? Mais il se laissait parfois porter par elle, le temps de prendre une décision, ou le temps qu'il fallait au patient pour remonter. En surface, la mer était parfois d'huile, parfois démontée. Mais que lui importait ? N'était il pas le Capitaine Achab ?

mercredi 18 juin 2008

Le traitement psychologique de l'enfant

Victor à Paris et Hans à Vienne ouvrent un nouveau champ : celui du traitement psychologique de l’enfant. L’enfant est reconnu pour avoir un développement psychologique pouvant rencontrer des difficultés, des arrêts, des fixations ou des évolutions pathologiques. Ces avatars nécessitent un traitement spécifique, d’où le développement de professionnels de l’enfance et la création d’institutions spécialisées. A la suite de Itard et de Freud, deux grandes voies de traitement se dessinent. L’une fait la part belle à l’éducation – c’est la voie d’Itard - et propose des orthopédies, des rééducations ou des remédiations. D’une façon générale, il s’agit de fournir à l’enfant ce dont il aurait manqué de par son environnement ou du fait de déficiences. L’autre – c’est la voie freudienne – propose de partir de l’expérience vécue de l’enfant pour traiter les causes psychologiques sous-jacentes.

Des conseils freudiens à aujourd’hui, le traitement psychanalytique des enfants s’est considérablement étoffé. Les psychanalystes ont mieux pris la mesure de la complexité d’une demande de prise en charge d’un enfant qui est un être à la fois en plein développement et dans une situation de dépendance vis-à-vis d’adultes tutélaires. Ils s’attachent à prendre en compte à la fois la « donne » biologique, la « donne » sociologique et la « donne » psychologique. Chaque individu naît en effet avec un patrimoine génétique qui l’avantage ou non, dans un contexte socio-historique qui lui est favorable ou non et chaque individu joue les cartes qui sont les siennes avec plus ou moins de talent. C’est ainsi que l’on voit des personnes tirer un meilleur jeu d’une donne à-priori difficile et d’autres ne pas arriver à faire quelque chose d’une donne qui semblait facile à jouer. C’est à ce jeu du désir, à ce qui le trouble, à ses transmissions, à ses transformations, à ses empêchements que s’intéresse le psychanalyste

mercredi 11 juin 2008

Hans à Vienne

A Vienne, au début de l'année 1908, un petit garçon de 5 ans est pris d'angoisse. Lors de promenades au parc voisin de son domicile, il pleure et souhaite rentrer chez lui. Après avoir eu un bref moment comme motif une inquiétude quant à la présence de sa mère, l'angoisse change d'objet : il a peur qu'un cheval ne le morde. Les parents de Hans sont du cercle d'amis de Freud. Sa mère a fait une psychanalyse avec le fondateur de la psychanalyse, et son père joue fréquemment aux cartes avec lui. De son coté, Freud a offert pour à Hans un cheval à bascule pour son quatrième anniversaire. Né en 1903, Hans est le premier enfant du couple qui aura en octobre 1906 un second enfant. A la demande de Freud, le père note les éléments qui lui semblent significatifs dans le développement de son fils, c'est à dire les éléments qui peuvent venir étayer la théorie freudienne sur la sexualité infantile. Ainsi, les interrogations du petit Hans sur les différences sexuelles et les réponses qui lui sont données sont scrupuleusement notées et rapportées à Freud. Lorsque la névrose phobique éclate, un curieux traitement psychanalytique est mis en place. Freud ne prend directement l'enfant Hans en traitement. Il ne le verra qu'a deux reprises et il préfére s'appuyer sur les "rapports hebdomadaires" que lui livre le père pour lui donner quelques conseils. Hans est au fait les deux hommes parlent de lui et il lui arrive de demander à son père de noter ses propos pour le « Professeur »

Dans « L’analyse d’une phobie infantile », Freud fera le récit de ce traitement particulier, entre la guidance parentale et la supervision. On peut y lire le climat qui pouvait entourer un enfant vivant dans une famille aux idées progressistes dans la Vienne du début du 20ième siècle. Les suggestions, directes et indirectes ne sont pas rares, pas plus que les dissimulations au sujet de la naissance des enfants. Sa mère lui déclare qu’elle a un « fait-pipi » comme lui, il fait face à des menaces de castration « je ferai venir le Dr A.. qui te coupera ton « fait pipi » ! et lorsque le symptôme phobique apparaît pour la première fois, le père suggère immédiatement un lien avec la masturbation « Peut être touches tu avec ta main ton « fait-pipi ? » Il s’en tiendra toujours à la position donnée par Freud : cette histoire de peur de chevaux est une « bêtise », il veut être pris par sa mère dans son lit et il a peur de chevaux parce qu'il était tellement intéressé par le fait pipi des chevaux. Freud suggèrera tout de même au père de commencer à éclairer Hans en matière de choses sexuelles, ce qu’il ne fera pas.

Hans, pourtant, donne une toute autre version que le mythe oedipien que Freud et son père veulent à tout pris lui imposer : un garçon aime sa mère, et souhaite éliminer son père qu’il vit comme un rival. La culpabilité le pousse à penser qu’il pourrait être puni pour ses désirs agressifs. Mais Hans s’étonne : « Pourquoi m'as tu dis que j'aime maman et que c'est pour ça que j'ai peur, quand c'est toi que j'aime ? » demande t il à son père. Ou encore, à son père qui lui dit que la « bêtise » deviendra plus faible s’il ne se masturbe plus, il répond que non seulement il ne le fait plus, mais que « envie et faire n’est pas la même chose ».

Le petit Hans suscite dans la communauté psychanalytique beaucoup d’intérêt .Sandor Ferenzi présente en 1913 le cas d’un enfant dont la phobie serait due à la réprimande de la masturbation. En 1919, Melanie Klein un cas d’analyse d’enfant qui lui vaut son entrée comme membre de la Société Hongroise de Psychanalyse sans supervision. En 1927, Anna Freud publie dans l’IPV Le traitement psychanalytique des enfants. Ses thèses sont à l’opposé de celles de Melanie Klein : elle propose aux enfants une rééducation psychanalytique plutôt qu’une psychanalyse, considérant que les conditions optimales ne sont pas réunies pour appliquer un traitement psychanalytique stricto-sensu : les enfants sont dépendants de leurs parents, leur construction psychique est inachevée, ils sont inaptes au transfert. En France, Jenny Aubry et Françoise Dolto attacheront leur noms a la psychanalyse des enfants.