jeudi 7 mai 2009

Le passé reste à la même place

Les traits sont tracés d'une main sûre. "Un train" dit-il. Le dessin se poursuit en silence. Tout juste le temps de chercher une règle, et le revoilà parti dans son dessin. "C'est un TGV" précise t-il et il dessine avec soin les portes et les fenêtres. Une partie de TGV, en fait, car on n'aperçoit que la motrice et une partie du wagon suivant. Les phares s'allument :"c'est la nuit" dit-il. On aperçoit également les lumières a travers les vitres. Le temps de colorier les wagons, et déjà le jour s'est levé : un magnifique soleil campe au coin droit de la feuille. Des trains comme ça, il en a dessiné 5 une fois, mais ils ont été déchirés. "Voila pour la spontanéité !" pense le thérapeute. Un dessin fait et refait x fois. Rien ne dépasse, rien ne bouge.

- Mais si, ça bouge, c'est un train, un moyen de transport, ça ne te dit rien ? Ça va quelque part ! Il y a bien une gare d'arrivée.

- Tu parles : ça va sur des rails. Il est en train (c'est le cas de le dire) de me dire qu'il ne conduit rien. Il vient, fait son truc, et repart. Terminus, tout le monde descend !

- Allons, tu es bien trop agressif. N’entends-tu pas : On le lui a déchiré ! Sans doute craint-il que tu n’en fasses autant, avec ses dessins, ses idées, ses affects ...

- Bien sur que j'ai entendu ça. J'ai vu aussi que le train n'est pas entier. Il en reste à venir. Qui sait comment il va se terminer ?

- Tiens puisque tu parles de terminer, et si tu demandais à l'enfant comment va se terminer ce voyage?

- Bonne idée. (A l'enfant) Le train, il arrive ou il part ?

- Ce n'est pas ce que je t'ai dit de demander !

- Je sais, mais chut : écoutons l'enfant

- Ah, le train, il part, et après pour revenir, le conducteur il descend et il monte dans l'autre locomotive ...

- (en pensées) Le devant devient derrière

- ... (l'enfant dessine des nuages très différents) il y a le nuage présent, le nuage passé, le nuage futur. Non il y a le nuage futur, le nuage passé, le nuage présent

- (en pensées) le passé reste à la même place

jeudi 5 mars 2009

L'enfant est né avec

L'enfant est né avec un bec-de-lièvre. Les médecins ont parlé de "fente palatine" et lui ont bien dit que "ce n'est rien, ça s'opère" et "qu'on ne s'en apercevra pas". Ils ont dit que "c'est génétique" et "qu'elle n'a donc pas à s'en faire". Mais elle pleure. Cela n'enlève rien à son chagrin, à l'idée qu'elle n'a pas fait un enfant comme il faut. Lorsqu'elle l'a vu pour la première fois, lorsqu'on lui a mis sur le ventre, elle n'a vu que ça : cette béance. Son sang s'est glacé- elle aurait aimé ne pas accoucher. Elle en a voulu au gynécologue : pourquoi est ce qu'il ne l'a pas vu à l'échographie. Elle en a voulu au père. Et surtout, elle s'en est voulu à elle. Et puis il y a eu les biberons. Elle voulait le nourrir au sein, mais quand elle a vu ce trou, elle y a renoncé. Ca a été quand même une épreuve : ça sortait tout le temps par le trou, il manquait de s'étouffer. Elle savait que ce n'était pas ça, mais elle le prenait quand même pour elle : il ne voulait pas de son lait, elle n'était pas une bonne mère. Elle regardait à la maternité les autres mères qui avaient eu un beau bébé. Elle leur souriait, mais à l'intérieur d'elle, elle ne leur souhaitait que du mal. On lui disait qu'elle ne savait pas faire, ce qui ajoutait à sa culpabilité. Et puis il tétait lentement, ça prenait des heures, il fallait le réveiller. Ce qui ajoutait à son angoisse. La nuit, elle allait le voir : est-ce qu'il respire ? Est il vivant ? S'est-il étouffé ? Sa respiration lente et régulière la rassurait. Et là, dans l'obscurité, dans ce noir qui cachait ce trou, elle pouvait l'aimer.

jeudi 5 février 2009

L'enfant est occupé à jouer

L'enfant est occupé à jouer.

L'enfant est occupé à jouer et sa mère le raconte. L'accouchement ? - très bien - ; la petite enfance ? - très bien -; l'entrée a l'école ? - très bien. Vraiment, cet enfant, c'est un enfant rêvé. Il a bien été jaloux de son petit frère, mais finalement les choses sont rentrées dans l'ordre

L'enfant est occupé à jouer.

Aussi, elle ne comprend pas. Il a tout. Il a toujours tout eu. Et puis il a commencé a mettre le bazar à l'école. Ca elle le supportait. Que les maîtresses se débrouillent !

L'enfant est occupé à jouer.

Mais il a commencé à voler. A la voler. Au début, elle n'a rien dit. Mais après il a volé des sommes importantes. Un enfant de 7 ans !

L'enfant est occupé à jouer.

Il faut dire que le père du petit ne lui dit jamais rien et...

- Le père du petit ?

Oui, ils n'ont pas le même père, mais il ne le sait pas. Son père est mort quand il avait un an. Il ne l'a jamais connu. Et 3 ans après, elle a connu le père du petit.

L'enfant est occupé à jouer.

- Il avait donc 4 ans lorsque vous vous êtes remise en ménage ?

Oui. On ne lui a jamais rien dit, parce que on ne veut pas lui faire de peine...

L'enfant est occupé à jouer.

jeudi 29 janvier 2009

Le dessin

L'enfant revient après une absence de plusieurs semaines. Il s'assied sur la chaise face au bureau et regarde alternativement le pot de feutres et son t-shirt. Le thérapeute fait remarquer qu'on peut y voir le même motif. L'enfant en revient à une inhibition ancienne : a-t-il le droit de dessiner ? Il finit par se décider, et glisse mollement de la chaise, prend quelques animaux, et disparaît sous l'horizon de la table. Du jeu, le thérapeute ne perçoit que les bruitages - et l'odeur de quelques pets qui finissent par l'incommoder. Les animaux sont rangés et l'enfant demande une nouvelle fois:

- Est-ce que je peux faire un dessin ?

- Qui te l'interdit ?

Il prend une feuille, des feutres, et dessine ce qui était certainement sa première idée : un poisson, comme les dessinent souvent les enfants, avec cette forme en huit couché. La queue est beaucoup plus grosse que le corps. Sur le verso, il fait un autre dessin, toujours dans la même thématique maritime : un bateau sur les flots. Il est gréé avec deux mâts, et son pont est étrangement ondulé. Alors qu'il tenait fermement le feutre pour dessiner le poisson, il le tient mollement du bout des doigts pour dessiner le bateau. La bouche est hypotonique, grande ouverte et il ne doit qu'à de grandes aspirations que la salive ne vienne pas mouiller le papier. Des hublots-sabords sortent quatre rames. Le temps est au beau fixe et le bateau navigue dans une douce houle. Il colorie soigneusement le dessin, ce qui lui donne un aspect dense et rigide. A la fin de la séance, il l'emporte, comme il a emporté tous ses dessins

jeudi 18 décembre 2008

Des mots à boire

A des moments particuliers de la séance, l'enfant avait pris l'habitude d'aller boire. Le thérapeute entendait le bruissement de l'eau qui coule, s'inquiétait un peu - aurait il le temps de nettoyer l'eau avant de recevoir l'enfant suivant ? - se demandait ce que l'autre pouvait bien bricoler. Les jours où il était « en forme », il mâchonnait un texte de Laplanche - La chambre des enfants. Etait-ce Laplanche ou Pontalis ? Un jour, changement. L’enfant dit qu'il est un bébé, et qu'il a soif. Le thérapeute lui propose un biberon, et l’enfant accepte. Il se love dans ses bras, plante son regard dans celui du thérapeute, et tête. Le thérapeute est aussi surpris qu'ému. Jamais il n'avait rêvé prendre cet enfant dans ses bras, tant il semblait ingrat. L’enfant est repus et fait signe au thérapeute. Il glisse de ses genoux et reste un long moment étendu par terre. Puis il se hisse sur sa chaise et semble attendre la fin de la séance. A la séance suivante, l’enfant a un livre à la main. "Lis" ordonne t-il. Le thérapeute obéit et lui donne une autre tétée.

jeudi 23 octobre 2008

Pas le moment de dormir

Plusieurs fois, le thérapeute s'était assoupi. Et l'enfant lui avait adressé ce mot "pas le moment de dormir". A chaque fois, le thérapeute en avait éprouvé de la culpabilité. Et puis une fois - était il moins fatigué ou plus culpabilisé que d'habitude ? - il était bien réveillé. Et l'enfant lui a fait passer ce mot : "pas le moment de dormir".

jeudi 2 octobre 2008

A ma façon

Il y a eu ce cri, et le bruit de choc. Mais ce dont il se souvient avec le plus de détails, c'est le silence qui a suivi. Un silence très particulier. Et puis après il y a eu d'autres cris, sa tante qui est venue le chercher, le pli des jupes des femmes, et les pleurs de tous. Il y a eu le pin-pon et des cris encore. On l'avait mis dans la chambre, mais par un bout de fenêtre il a vu ce dos blanc, courbé, et puis cette chose que l'on mettait sur le visage de son frère. Il a vu les brancards et il a entendu les pin-pon. Il savait bien que ça finirait par arriver. Il grimpait partout. Depuis, on a peur pour lui. Il n'a plus le droit de rien faire et sur le mur on ne voit plus son frère grandir. Lui se rapproche de l'âge qu'il avait quand... Et plus ça va, plus on dit qu'il lui ressemble en tout, qu'ils sont pareils, où qu'il fera les études qu'il n'a pas pu faire

- C'était sans doute quelqu'un de très bien. Mais peut être peux-tu faire à ta façon ?

- A ma façon, je ne sais pas comment faire.